En effet, sous l’effet de la Guerre Froide, l’image du cosaque a quelque peu été éclipsée – guerre d’idéologies oblige - par celle du soviet mangeur d’enfants, ennemi de la liberté.
Après l’effondrement du bloc soviétique portant cette image, il paraissait probable que la Russie et les pays qui lui sont associés perdent l’attention qui leur était accordée : déjà, d’autres bad guys étaient là pour assurer le relai, dans un monde en passe de devenir multipolaire. D’autres figures « maléfiques » commençaient déjà à cristalliser les peurs et le discours politique. Ainsi le Moyen-Orient et l’Irak, où la première Guerre du Golfe intervint peu ou prou au moment où l’URSS se disloquait, commençaient déjà à remplir ce rôle nécessaire d’antagonistes. Culturellement, les perspectives d’occuper la scène internationale ne semblait alors guère meilleure pour feu la mère patrie : la dissolution du communisme dans l’économie de marché, à grands coups d’ajustements structurels, ne se faisait pas sans mal. Et comme la culture ne saurait pleinement se développer sans ressources économiques adéquates… En un mot comme en cent, au début des années 1990, l’ex-URSS semblait quand même bien mal barrée ; et il est vrai qu’on en parla somme toute assez peu dans les années qui suivirent, le milieu des 90s se focalisant sur d’autres préoccupations.
Dès lors, comment expliquer ce retour de la Russie sur toutes les lèvres ou presque – seulement 15 ans plus tard ?
Certes, il y a d’abord les progrès réalisés en matière d’économie (au prix de certaines inégalités), qui ont finalement permis de refinancer la machine culturelle. Mais il y a surtout cette figure du cosaque qui, après la mort de l’URSS, put de nouveau retrouver une visibilité.
Or il se trouve que par certains aspects, cette image est en adéquation avec ce qu’est en train de connaître la Russie aujourd’hui : une soif d’entreprendre et de posséder (voir un désir de conquête, diront certains), somme toute assez compréhensible pour une population qui a longtemps du souffrir de nombreuses privations. Aussi, c’est peut-être parce que cette volonté d’entreprise se marrie bien avec l’image ancestrale qui dormait dans nos têtes (ainsi qu’avec certaines valeurs du capitalisme) que la Russie bénéficie depuis quelques temps de ce regain d’intérêt. La fascination qu’elle exerce ne provient peut-être pas seulement de son évolution objective au cours des dix dernières années, mais aussi de la manière dont la perception de cette évolution se rattache à et parle à une forme d’inconscient culturel.
Bien sûr, cette volonté de rattraper le retard accumulé sous le régime soviétique peut prendre diverses formes, plus ou moins menaçantes : des réseaux criminels établis en Occident – qu’explorent le film de Cronenberg et le jeu de Rockstar – aux vidéos sexy de la philologue Marina Orlova* qui jouent sur son physique et l’imaginaire féminin associé à ses origines slaves, les moyens diffèrent grandement. Mais le but ne semble guère très différent, conférant par la même à cette population une image d’entrepreneurs déterminés plus que bénéfiques dans un monde en mondialisation croissante.
* : voir sa chaîne participative « HotForWords » sur YouTube – l’un des plus regardées à l’heure actuelle – où l’étymologie de différents mots choisis par les internautes est dévoilée à grand renfort de décolletés.