Je suis unique, vendez-moi de l’exclusif !

Je par­cours le texte : un mas­cara, deux brosses ; une pour étof­fer, allon­ger, recour­ber et sépa­rer les cils ; la seconde pour venir à bouts de nos petits cils rebelles mes­dames, oui oui. Je sais, vous vous deman­dez déjà où trou­ver cette perle. Mais la vraie nou­velle n’est pas là : l’info, le scoop, l’exclusivité dont moi, heu­reuse élue, suis béné­fi­ciaire ; c’est la pos­si­bi­lité de gra­ver mon nom ou ini­tiales sur le mas­cara, à condi­tion de me pré­sen­ter à des dates bien pré­cises dans des lieux don­nés, et bien sûr, d’acquérir le nou­veau né Guer­lain (trop tard, ne bou­gez plus : il fal­lait se rendre aux Gale­ries Lafayette Hauss­mann les 12 et 19 avril ou à la  bou­tique Guer­lain des Champs Élysées le même jour). Plus qu’un mas­cara, c’est donc comme un bijou que Guer­lain pré­sente Le 2 ; un bijou dont je serais le pos­ses­seur d’une ver­sion unique. L’égo flatté, le taux d’addiction à la marque boosté, je pense à mon vieux mas­cara tout sec qu’il va fal­loir changer.

Quelques jours plus tard, métro Par­men­tier, c’est cette fois Die­sel qui pro­pose, via une guer­rilla mar­ke­ting, aux pas­sants de cus­to­mi­ser le fla­con de son par­fum Fuel For Life. Déclic immé­diat : je peux aussi avoir un par­fum à moi, qui me res­semble ? Je me connecte sur le site dédié, où j’apprends qu’effectivement, 15 000 com­bi­nai­sons sont pro­po­sées ; aux futurs acqué­reurs de choi­sir le logo gravé au laser, la cou­leur du pochon en cuir ou de la lanière. Encore une fois, tout cela reste très sélect : seuls 20 000 inter­nautes pour­ront obte­nir le Graal.

Toutes ces sou­daines invi­ta­tions à reven­di­quer mon ori­gi­na­lité me poussent à m’interroger : pour­quoi un tel engoue­ment des marques dans cette logique de cus­to­mi­za­tion des pro­duits ? D’abord, Guer­lain comme Die­sel jouent sur une ten­dance forte : vous, moi, nous consom­ma­teurs, sommes de plus en plus nom­breux à deman­der à ne plus être consi­dé­rés comme une foule ano­nyme, dont la demande serait uni­forme et sans visage. Pro­duits exclu­sifs à l’image d’un consom­ma­teur unique : une stra­té­gie qui semble s’imposer. Et ce d’autant plus qu’il y a au bout… de la créa­tion de valeur, bien sûr ! Le pro­duit gagne en valeur et les marques, elles, font du buzz (et du béné­fice, oui mais c’est le but non ?!).

Alors, une ten­dance qui a de l’avenir sur d’autres mar­chés que les hautes-technologies et les cos­mé­tiques ? Je ne suis pas encore extra-lucide, mais on peut dif­fi­ci­le­ment dou­ter de la stra­té­gie du Renard flat­tant le Cor­beau, dans notre société post-moderne où l’individu est cen­tral - oui, je le recon­nais, j’ai acheté Le 2 de Guer­lain, et en ai lar­ge­ment parlé autour de moi (la preuve, ce post !). D’où mon appel : à quand le pro­duit dont les consom­ma­teurs choi­si­ront la cou­leur, la forme, le nom… et le prix ?

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